Sujet: Liens de sang

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Infos générales:
> Trilogie USA t.1
> Liens de sang
> Collection Signé
> 52 pages
> Publié en 2000

Editeur:> Editions Le Lombard

Scénariste:
> Yves H.

Dessinateur:
> Hermann Huppen

Visualiser le dossier de presse : http://www.hermannhuppen.be/fichiers/Fi … se_LdS.pdf

Analyse:

De prime abord, lorsque l'on se met à lire « Liens de Sang », tout nous porte à croire que c'est une aventure policière classique. On plonge en plein dans les années cinquante, dans les bas-fonds d'une ville américaine gouvernée par la criminalité et la corruption. Du moins, au début, tous les ingrédients sont là pour nous le faire supposer.

Un jeune flic, Samuel Oedipus Leighton, débarque d'un bled perdu dans la campagne afin de grader dans la police criminelle d'une grande ville pourrie. Il a cru rehausser son existence terne et monotone en y allant. Il ne tarde pas à se retrouver mêlé à une affaire inextricable.
L'aventure se déroule dans une atmosphère pernicieuse et corrompue. Samuel nous fait découvrir des ambiances incroyables. Tout on long de la BD, on se retrouve constamment plongé dans une atmosphère de pluie et de brouillard. L'atmosphère du cabaret est vraiment bien décrite. C'est un nid de malfrats qui est géré par un criminel important. On a l'impression de pénétrer dans ce cabaret et l'on entend jusqu'à la voix de Gladys qui susurre « Heaven… I'm in Heaven ». Liens de Sang navigue dans les eaux troubles du polar fantastique. La ville est comme une métaphore de l'enfer, elle prend les trait de Pandémonium. C'est déroutant, car on perd tout repère du réel, et maintenant tout devient possible.

Yves H. a composé, avec brio, une histoire bien réfléchie, remplie d'ellipses. L'interprétation devient incertaine, voire ambiguë. Il nous lance constamment sur de nouvelles pistes, pour nous les faire abandonner aussitôt. On est manipulé tout au long de l'histoire, car à peine croit-on avoir compris les ficelles de l'intrigue, que l'on réalise qu'on a été trompé.
Samuel sera l'objet d'une vengeance machiavélique et bien préparée. On comprend que lorsque l'on a affaire à un esprit maléfique, les dés sont pipés, car il gagne toujours. Dans les dernières pages, les couleurs gaies et chaudes nous révèle que nous évoluons dans un séquence onirique.

La corruption

L'argent permet, malheureusement, aux associations criminelles de détourner les forces de l'ordre. On s'en rend compte grâce au lieutenant Vandenbosh. Il s'occupe, au sein de la police, d'étouffer les affaires qui concernent le gang mafieux de Joe Beaumont.

D'ailleurs c'est son tatouage qui le trahira. Lorsque Samuel a été attaqué près du building de Beaumont, il a vu qu'un des hommes portait le même tatouage. Samuel réalisera que Vandenbosch et l'agresseur ne font qu'un.

La vengeance et le démon

Gladys, la mère de Samuel, était la femme de Joe Beaumont. Elle l'avait épousé car il lui promettait une belle carrière. Malheureusement Gladys tombe amoureuse de Josh un des hommes de main de Beaumont. Beaumont ne tarde pas à être mis au courant de la liaison de sa femme et de Josh. Josh assassine Beaumont afin de pouvoir vivre pleinement et librement son amour avec Gladys.

Seulement Joe Beaumont est un démon, et les lois de la nature sont détournées. Donc, bien qu'il se soit fait sauvagement poignarder, il ne meurt pas, car un démon est immortel. On le comprend très bien, car cyniquement il annonce : « Rassurez-vous, Trevor. Ce n'est pas le premier cancer venu qui aura la peau de Joe Beaumont ! Ah ! Ah ! Ah ! » (p.54 c.3). De nombreuses fois dans l'histoire on fait allusion au diable : « C'est à croire que tu as vu le diable. » (p.3 c.5), « […] C'est le diable que nous allons coffrer, tout les deux ! » (p.18 c.9) « …Mais pour avoir le cul dans le beurre, il leur a fallu vendre leur âme au diable. A Monsieur Joe !» (p.27 c.2) Il décide de se venger diaboliquement en appliquant à Gladys et Josh le mythe d'Œdipe. Samuel est désigné comme victime, car il le fruit de l'amour de Josh et Gladys.
Joe va séquestrer Josh dans son building et le fera passer pour lui. Afin de donner le rôle d'Œdipe à Samuel, il jouera le rôle d'un détective, Philip Meadow, qui veut faire tomber Beaumont. Grâce à cela Meadow sera mis au courent de toutes les taupes qui trahissent l'empire de Beaumont, son empire en quelques sortes. Il les exécutera et signera ses méfaits avec une croix sur le visage.

Plusieurs indices nous mettent sur la piste du surnaturel. Le taxi par exemple. Le chauffeur lui avoue que c'est un quartier où les taxi ne viennent pas tellement il est mal famé, et il s'y trouve. C'est un certain paradoxe ou une preuve du surnaturel. « Toi, tu dois l'avoir bordé de nouilles ! Dans ce coin, c'est un taxi tous les dix ans… Même en plein soleil, ce quartier me fout les jetons. J'sais pas ce qui t'a amené dans ce trou… ». Le taxi passera étrangement devant le club « Blue Indigo », une boîte mal fréquentée. Plus tard, Samuel est sur le point de se faire découvrir par Josh et Joe dans l'armoire de Gladys. On ignore ce qui se passe, mais il s'en sort. La splendide voiture rouge dans un des quartiers les plus pourri de la ville, est une preuve que le surnaturel est utilisé. La rencontre de Samuel avec sa mère, lorsqu'elle avait la vingtaine, est expliquée, à nouveau par le surnaturel. Samuel est ainsi baladé entre les années cinquante, lorsque l'aventure a commencé, et les années trente au moment où ses parents se sont rencontrés. Tout le monde est manipulé, car étrangement Gladys veut vivre une aventure sans lendemain [elle est amoureuse de Josh] avec Samuel, qui s'avèrera être son fils.

Samuel et le mythe d'Œdipe

Dans la mythologie grecque, Œdipe est le fils de Jocaste et de Laïos, roi de Thèbe. A sa naissance, un oracle averti ses parents qu'il tuera son père et épousera sa mère, il est alors éloigné du palais. Adulte, il fuit sa patrie pour échapper à la prédiction, et sur son chemin il se querelle avec un voyageur et le tue, c'est Laïos, son père. Arrivé à Thèbes, il sait répondre aux énigmes que pose le Sphinx aux passants et le monstre meurt. En témoignage de gratitude, les habitants de Thèbes le nomment roi et il épouse Jocaste sa mère. La ville de Thèbes est alors ravagée par la peste et Œdipe décide de rechercher l'assassin de Laïos. Une enquête lui révèle que ce coupable, objet de la colère des dieux, n'est que lui-même. A cette nouvelle Jocaste se pend…

Samuel, grâce à l'aide de Meadow, décide d'attaquer le mal par la racine. Il veut pénétrer dans l'empire de Beaumont et l'arrêter. Diaboliquement il est invité à aller au « Blue Indigo », le club ou travail Gladys, sa mère, mais il l'ignore. Gladys est intéressée par Samuel et lui fait des propositions. Il finit par coucher avec elle et sans le savoir, il commet un inceste. Le démon les prend en photos. La première partie de sa vengeance est prête.

Grâce aux clefs de Gladys, Samuel peut entrer dans les appartements de Beaumont. Là, un vieil homme l'attend. Samuel le menace et lorsque l'homme veut lui montrer qu'il n'est pas Beaumont, Samuel croit que celui-ci a l'intention de sortir une arme et il tire. Meadow, le prend alors en photo et lui explique qu'il est tombé dans son piège diabolique. Meadow apprend, d'une part, à Samuel qu'il a tué son père, et d'une autre que Beaumont c'est lui. Affolé, Samuel le tue, mais comme Beaumont est le un démon, il ne meurt pas.

Samuel sort et Vandenbosch l'attend. Il comprend que c'est un homme à Beaumont et il le tue. La voiture s'écrase contre le mur et là Samuel a des explications. Il réaliser qu'il a tué son père, et que sa mère, Dora, s'appelle en fait Gladys. Il prend conscience qu'il a commis un inceste. Quand Dora/Gladys reçoit de Beaumont les photos compromettantes, elle réalise qu'elle a couché avec son fils, et que celui-ci a tué son père, elle se suicidera.

Manipulé

Samuel a le profil de l'anti-héros. A l'instar du lecteur, il se fait manipuler, à ses dépends, tout au long de l'aventure (tel le lecteur). Samuel est un novice qui n'arrive pas à prendre conscience qu'il est une pièce principale d'une vengeance machiavélique et réfléchie : c'est une victime. L'enquête regorge de fausses pistes et d'indices ambigus qu'il ne sait plus que croire. Cela démontre que le piège diabolique de Beaumont est bien rôdé. Samuel peut être comparé à un pion sur l'échiquier. Ce ne sera que dans une révélation onirique qu'il comprendra les raisons de sa manipulation. Samuel est maudit, cela est expliqué par l'épitaphe : « Burn in hell » (brûle en enfer). Mais alors pourquoi Samuel devient une victime ? Il est le fruit de l'amour interdit de Josh et Gladys, voilà sa faute.

La case 1 de la page 8 reprend la célèbre photo de James Dean marchant sous la pluie dans Times Square. La dernière case de la page 39 reprend quasiment, trait pour trait, le tableau d'Edward Hopper : Nighthawks (Art Institute de Chicago).

Interview de Yves H. (mars 2001)

Le récit est-il réaliste, ou est-ce une histoire surréaliste ?

C'est bien sûr un récit fantastique avant d'être un polar. Le début ne sert qu'à mener le lecteur en bateau.

L'histoire se déroule dans les années 50. Josh et Gladys doivent avoir la cinquantaine. Lorsque l'on voit le couple Josh-Gladys jeune, est-ce un duo de jeunes utilisés par Joe, ou est-ce la preuve que le temps est détourné ?

Il y à l'évidence ce que je pourrais appeler un jeu d'interconnexions temporelles entre l'époque qu'ont connue les parents de Sam (Gladys et Josh) et celle dans laquelle évolue Sam.
Sam vit bien à son époque mais, par plaisir machiavélique, le diable (Joe Beaumont) fait « remonter » le passé à la surface pour rendre Sam (…et le lecteur) fou ! De cette manière, Sam - et le lecteur avec lui - découvre la vraie personnalité de ses parents et donc, son passé. Plutôt que d'user de flash-back pour expliquer à Sam les raisons de cette machination, Joe Beaumont s'amuse à mettre Sam en présence de ses parents tels qu'ils étaient lorsqu'ils étaient jeunes et à ses ordres. Ainsi, les flash-back viennent se greffer dans la réalité. De plus, c'est cette collision entre le passé et le présent mêmes qui va mener Sam là où Joe Beaumont le veut : à sa vengeance sur Gladys et Josh qui jadis l'ont trahi.

Les personnages de Beaumont - Meadow - Le Diable, sont-ils la même personne ?

Absolument. Même si je ne sais s'il faut appeler Joe Beaumont-Phil Meadows le Diable en personne. Peut-être n'est-il qu'un démon, une incarnation du Mal qui n'a rien de véritablement religieux. Mais il a des pouvoirs surnaturels qui lui permettent de tendre à l'immortalité - il survit aux coups de couteaux de Sam et au cancer - et de jouer avec le temps vu que celui-ci n'a pas de prise directe sur lui.

Gladys épouse le Diable. Est-ce inspiré de ces histoires où un personnage vend son âme au diable ?

Indirectement. Je pense que lorsque une personne devient, par le mariage ou le boulot, intime avec un être aussi malfaisant que Joe Beaumont, sa destinée lui est liée. Il n'est pas question ici de pacte avec le Diable. Gladys a épousé un type très riche qui, pensait-elle, la propulserait sous les feux de la rampe et en ferait une star de la chanson ou du cinéma. Malheureusement pour elle, le calcul était mauvais. Son rêve s'est brisé, d'où son désespoir. C'est ainsi qu'elle va tomber amoureuse de Josh ; mais pour vivre cet amour, il lui faut se débarrasser de Joe… Cruelle erreur car elle va éveiller le désir de vengeance de Joe Beaumont.

Quel est le rôle de ses fameuses tâches vertes ?

Ces taches vertes, on les retrouve à la fin, derrière la tombe de Sam. Comme je l'ai dit, il s'agit d'un récit fantastique et non d'un polar. Elle ne joue aucun rôle dans l'enquête qui doit mener à Joe Beaumont. Elles ne sont là que comme un signe du destin funeste de Sam. Lui seul les voit ou y attache de l'importance dès le départ mais sans en comprendre la signification. Selon moi, c'est Joe Beaumont lui même qui les a mis sur sa route en guise d'avertissement : cette enquête va le mener tout droit dans la tombe.

Je m'aperçois que dans ce récit tu as repris assez librement le mythe d'Œdipe. Qu'est-ce qui t'as motivé à t'en inspirer ?

D'abord, lorsque mon père m'a proposé cette collaboration, je me suis dit qu'aborder le thème - même par la tangente -  « relations père-fils » était impératif. Histoire de tuer dans l'œuf (grand naïf que j'étais !) les soupçons concernant le fait que « papa tente de caser le fiston. » Ca, c'était le point de départ. Ensuite l'histoire a pris petit à petit forme et j'y ai ajouté le thème du complexe oedipien. Cette idée a germé en partie du fait du prénom de ma femme : Iocasta qui est l'équivalent roumain de « notre » Jocaste, à savoir la mère d'Œdipe que celui-ci épouse après avoir tué son père.

Lorsque Sam et Meadow font irruption chez Hazelby, est-ce que Hazelby récite un texte imposé par Beaumont ? (Car une personne qui se fait menacer d'un couteau et qui se soucie de sont téléviseur c'est assez intriguant)

Hazelby est comme tout ceux qui travaillent pour Beaumont : un fantoche. Il vit sa vie propre mais s'est fait « acheter » par lui. Néanmoins, ce qui le pousse à parler peut rester un mystère. L'important est ce qu'il dit. Donc, les deux options sont acceptables : soit il balance réellement le passé de Beaumont, soit il dit ce que celui-ci lui dicte de dire. C'est au lecteur de décider. Pour ma part, j'ai une petite préférence pour la deuxième vu que toute l'enquête n'a de but que de faire perdre à Sam ses repères afin de lui faire assassiner son père : elle est donc « bidon » (l'enquête).

La police est-elle sous le contrôle de Beaumont ?

Etant donné que Beaumont agit comme un parrain de mafia surpuissant, il jouit de solides protections au sein de la police et de tout le système judiciaire local. Là, je n'invente rien !

Patrick Dubuis
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2002 © Hermannhuppen.com

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Re: Liens de sang

Je viens de me refaire la trilogie USA et pour moi c'est mon coup de coeur / coup de poing ... Un scénario au top et une ambiance glauque comme je les aime...