Sujet: Missié Vandisandi

http://www.hermannhuppen.be/fichiers/Image/oneshot/missie-vandisandi.jpg
Infos générales:
> One shot
> Missié Vandisandi
> Collection Aire Libre
> 52 pages
> Publié en 1991

Editeur:
> Editions Dupuis

Scénariste:
> Hermann Huppen

Dessinateur:
> Hermann Huppen

Analyse:

Le déclic de l'album

En 1988, au retour d'un festival de BD organisé sur l'île de la Réunion, l'avion fait escale aux Seychelles. Hermann tombe sous le charme. Il y retournera peu de temps après. Enchanté par ces îles paradisiaques, il veut se servir de ce cadre merveilleux pour y faire se dérouler une de ses histoires. Il apprend qu'un ex-affreux, d'origine belge, avait ouvert un restaurant au bord de la mer, le déclic se produit. Le fait que des ex-mercenaires européens y trouvent refuge et coulent désormais une vie paisible le motive à parler de ces gens au passé douteux. Il veut également mettre les choses au clair et prouver que l'on n'est pas complètement dupe de la vie sociale, de toutes les dissimulations, de toutes les vilenies, de toutes les lâchetés…

Pour la première fois de sa carrière, Hermann va lâcher ses séries pour se lancer dans la réalisation d'un one-shot. Pour la première fois mais certainement pas la dernière !...

Missié Vandisandi

Karl Vandesande a le profil de l'anti-héros. Il est âgé et vit assez simplement, essayant de profiter d'une vie somme toute banale. Il est d'une candeur presque enfantine. Plus on évolue dans le récit, plus on s' y attache. On trouve de l'étrangeté dans son attitude, car paradoxalement il retourne en Afrique, à la demande de Jacques Schwarz, entiché d'art non Européen, afin d'écrire un livre. Dans un premier temps, peu enthousiasmé par la proposition, il explique qu'il ne pense pas aller en Afrique. Mais, comme motivé par une envie de retrouver des souvenirs, il décide d'y retourner. Karl est nonchalant. Souvent il s'absente du monde qui l'entoure, l'évolution de la situation le dépasse : il regarde évasivement par la fenêtre la pluie tomber, contemple des photos et répond mal à une question qu'il n'a même pas écoutée ; il regarde vaguement, depuis son balcon, le paysage dans la nuit (p. 14 case 5) ; il se déshabille en laissant la télé comme bruit de fond, ne prenant même pas la peine d'écouter les nouvelles, (p. 19 case 3)… On ressent encore plus fortement qu'il est étranger aux actions, car il porte des lunettes, ce qui ne laisse pas voir son regard. On a donc l'impression qu'il est toujours éloigné du récit. Il paraît être refermé sur lui-même et contemple le monde extérieur sans chercher forcément à lui donner un sens. Il peut nous faire penser au personnage de Meursault, dans le roman L'étranger de Camus.

Karl Vandesande retourne naïvement dans cette Afrique où il a vécu 23 ans. Il s'attend à retrouver le continent tel qu'il l'a côtoyé durant ces nombreuses années. Il semble être surpris par un pays qui a beaucoup changé.  En effet, cela fait 15 ans qu'il est retourné en Belgique. Il recherche en vain des jalons afin de retrouver des souvenirs d'une époque révolue. Il ne reconnaît plus trop le Zaïre gravé dans sa mémoire, car c'est là que se déroule l'histoire, sous le règne de Monsieur Mobutu. Malgré sa candeur il doit bien se douter qu'il existe des pratiques malhonnêtes. Il ne va donc pas partir avec beaucoup d'illusions. Il a pourtant l'air d'un honnête homme, un peu naïf et facilement manipulable. En fait, il a été envoyé au Zaïre (sans le citer, on devine qu'il s'agit de l'ancien Congo belge) dans le but de dénoncer certaines filières de pillage du patrimoine artistique. C'est une victime, car il découvre les choses petit à petit, sans pour autant s'en rendre compte, restant étranger à l'enquête qu'il mène de façon involontaire. Il désire rencontrer d'anciennes connaissances et essaye continuellement de revivre des souvenirs.

La prise de conscience

Jusque là Karl n'avait pas vraiment réalisé ce qui se passait autour de lui ; mais soudain il y a un personnage qui va dénoncer involontairement la corruption : le gardien du musée. Bien qu'il ne connaissait pas grand chose sur le trafic, il va lâcher une parole de trop qui va conduire Missié Vandisandi à une découverte et il va surtout laisser entrer Missié Vandisandi dans le musée. Ce dernier constate, à son grand étonnement, que toutes les pièces d'art africain ont disparu. Certains colons, des mécènes, avaient restitué des œuvres d'art Africain lors de l'indépendance du Zaïre. En réalité elles ne sont pas restées longtemps dans les musées. Elles sont reparties, vendues très cher à des collectionneurs à travers le monde entier, et monnayées qui plus est par les tenants du pouvoir africain. Mais cela peut recouvrir d'autres trafics parallèles. Par punition pour ses révélations, le gardien de musée sera éliminé.
Missié Vandisandi détient désormais une information scandaleuse qu'il pourrait faire éclater au grand jour en avertissant la presse, mais il ne sait comment s'y prendre et reste passif. Il a l'air de ne pas savoir que faire. Comme il ne faut surtout pas qu'il aille plus loin, il se fera passer à tabac.

Une victime de manipulations

Jacques Schwarz choisit Karl pour être le déclencheur d'un scandale, car Karl voue de l'intérêt pour l'art Africain et a écrit un livre à ce sujet. Cela est parfait, vu que Jacques et se collègues du I.C.I. (L'international corruption investigation), veulent mettre un trafic d'œuvres d'art Africain au grand jour. Alors avec un peu d'argent il va réussir à motiver Karl à retourner au Zaïre. Indubitablement, Karl ne tarde pas à constater que les œuvres d'arts du musée sont toutes revendues. Mais à la grande déception de Jacques et de Blanche (une jeune fille africaine du I.C.I), il reste étranger à sa découverte et demeure passif. Blanche est beaucoup plus pointue mais il ne sait pas ce qu'elle fait. Elle n'a pas besoin de beaucoup d'arguments pour lui faire croire qu'elle enquête autour d'un trafic de petits singes destinés à la vivisection afin de le motiver à poursuivre son enquête. Il est continuellement épié, aucun de ses mouvements ne se fait en complète liberté.

Les observateurs effectuent toujours des rapports par téléphone du moindre de ses faits et gestes. Il est une victime de tas de gens qui trichent. Le consul d'un pays européen - un consul belge, certainement - qui est au courant de tous ces trafics. Mais il doit accepter de se tenir au silence. Il est envoyé par le gouvernement belge qu'il représente, donc il y a des choses qu'il ne peut pas faire. Au grand étonnement de Karl, il va l'attendre à l'aéroport et se propose gentiment de l'héberger. En fait, il tient à l'isoler et à l'empêcher de découvrir quoi que se soit sachant certainement que Karl a été envoyé, à son insu, par I.C.I.. Il l'accapare, le tient éloigné de la ville et s'engage à lui montrer les plus beaux paysages du pays. Mais la seule demi journée où Karl peut aller au centre ville, il va découvrir ce musée et met, en quelque sorte, les pieds dans le plat. Lorsque le consul réalise que son « ami » commence à mettre le nez dans les affaires louches de manière innocente, il essaye de l'éloigner de toutes découvertes possibles. Puis il l'avertit, amicalement, de rester étranger à cela. Voyant que Karl découvre gentiment des faces d'un trafic, il lui dit simplement qu'il ne peut plus l'héberger parce qu'il redoute de se faire punir. Il a essayé de le tenir à l'écart de tout problèmes mais maintenant il ne peut plus rien faire.

L'hydre et l'impuissance de Vandesande

Alors qu'il se prépare à rentrer en Belgique, il reçoit un téléphone inquiétant l'invitant à oublier au plus vite tout ce qu'il a appris durant son séjour. Il se dit, avec ironie, que c'est un admirateur qui l'appelle, et ne semble pas comprendre qu'on lui donne un avertissement, car maintenir les gens dans la peur est une des meilleures garanties pour obtenir leur silence. Etrangement, ce n'est que lorsqu'il revient à Bruxelles que l'on ressent qu'il se rend compte du danger qu'il a côtoyé tout au long de son voyage. C'est à ce moment là qu'il commence à avoir peur, alors qu'en réalité il n'a plus aucune raison, puisqu'il ne représente plus aucun danger. Craignant un ennemi fantôme, il aura un comportement d'angoissé et sera constamment sur la défensive.

Bien que Vandesande possède un morceau de vérité sur un trafic, il ne peut rien faire. C'est un homme âgé de 60 ans, il n'est pas sportif et c'est encore moins un combattant. Ce n'est que dans les films que l'on voit des héros s'emparer d'une arme et faire justice. Ici le combat est inégale, car c'est comme s'attaquer à une hydre. Imaginons qu'il veuille une justice, sa justice, il devrait déjà savoir qui il devrait attaquer. L'ennemi n'a pas de nom. Il a essayé de rétablir les contacts avec des gens qui l'ont apparemment manipulé, mais ils ont tous disparu. Supposons qu'il s'achète un revolver, va-t-il tirer dans la rue?  Que pourrait-il faire de tout façon ? Même s'il avait réussi à retrouver une filière, il ne serait pas allé bien loin tant les ramifications du réseau auquel il se serait attaqué sont complexes et invisibles. C'est pire qu'un nœud de vipères. Il n'aurait pas tardé à se faire éliminer. Paradoxalement, la passivité de Karl le sauve. S'il avait été plus loin dans ses investigations ou s'il avait osé ébruiter ses découvertes, il se serait condamné. Afin d'effacer les preuves, on fera incendier le musée.

Les anti-héros et les ellipses

La couverture de l'album nous montre le problème de la fragilité et de la corruption des gouvernements africains : les rochers noirs de la couverture semblent montrer une tête de noir qui est en train d'agoniser. La plupart des gouvernements africains s'étouffent eux-mêmes. Avec sa valise, Karl semble étranger au paysage qui l'entoure. Si on le regarde de plus près, il semble vraiment absent.

Dora était la femme d'Antoine. Seulement elle a beaucoup vieilli ; Antoine s'est montré impatient avec elle, n'hésitant pas à la laisser tomber pour épouser une ravissante demoiselle, une blonde plantureuse de 33 ans, mais qui demeure superficielle, ingénue et coquette.  Dora s'est réfugiée dans l'alcool n'acceptant pas d'avoir été délaissée. Ironiquement elle se saoule au Johnnie Walker, étiquette noire, un peu entamée comme elle. Dépressive, mal dans sa peau, elle se contente d'oublier son sort dans l'alcool.

Blanche, une militante farouche du I.C.I., n'hésite pas à s'impliquer afin de tendre une perche à Karl. Elle se fera arrêter, puis torturer par son gouvernement.

Schwarz - qui signifie noir en Allemand - veut mettre un trafic en plein jour. Il manipulera Karl. Lorsque la machine s'emballe, il annule tout et s'évanoui dans la nature.

Gus Lismond est un ex-affreux qui a profité du marché noir. Il vit reclus et en toute impunité aux Seychelles. Il explique à Karl que cela ne sert à rien d'écrire un livre sur l'art africain, car toutes les sculptures ont été dispersées. Il le met en garde et l'invite à arrêter toutes les recherches, car moins il s'en mêlera et mieux il se portera.

La politique corrompue

En écoutant les nouvelles politiques et en lisant entre les lignes, on comprend qu'il y a un tas de choses que nous ne saurons jamais, car les politiciens veulent qu'on les ignore. C'est un peu le retour à la « sainte ignorance ». On devine que l'intervention d'une force étrangère, comme la France durant la guerre du Rwanda, recouvre certaines choses qui ont été dites et d'autres dont on ne connaît pas très bien les origines. Bien qu'il y existe de prime abord un côté humanitaire, on peut imaginer d'autres raisons soit économiques soit politiques qui n'ont pas été dites ouvertement. Il faut admettre que lorsque l'on écoute les nouvelles, il faut voir un peu plus loin que ce que dit le présentateur à la télévision. On sait malheureusement que même si les journalistes connaissent la vérité, ils n'ont pas toujours le droit de la faire éclater. Par crainte des conséquences, ils ne nommeront personne et énonceront des nouvelles finalement très vagues. Les hommes d'Etat ne veulent pas révéler au grand public les raisons profondes du conflit.

Il faut bien admettre que certaines personnes sont assassinées pour des raisons politiques. Le crime ne sera jamais vraiment résolu, mais on peut supposer qu'il y a des raisons politiques ou des raisons purement criminelles liées à l'univers de la drogue et de la corruption…Parfois, de nombreux pays sont mêlés à un attentat, mais personne n'ose rien révéler par peur des conséquences. A l'aide de discours  politiquement corrects, trop de gens se déguisent derrière un tas de belles paroles, mais en réalité ils profitent également du système qu'ils dénoncent. C'est un peu ce que Hermann a voulu exprimer à travers Missié Vandisandi.

Enfin, Hermann précise que cette histoire est la première dans laquelle il s'attaque pour de bon aux pratiques des gouvernements. C'est à cette époque qu'il découvre vraiment qu'on évolue au quotidien dans un jeu de dupes ; sa vision du monde s'est nettement obscurcie dans ces années-là. Le coup de grâce à sa vision jusque là un peu naïve du monde sera porté lors de la guerre en Bosnie, comme le démontre son album Sarajevo Tango. Néanmoins, Missié Vandisandi est définitivement un premier jalon vers une plus grande "maturité politique."

Patrick Dubuis
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2003 © Hermannhuppen.com

Re: Missié Vandisandi

"Missié Vandisandi" is no doubt my favorite album of Hermann and has remained so since I read it for the first time (although "Afrika" comes close second). I like simply everything in it, the plot, all of the characters, the atmosphere of uncertainty, the naive hero who never understands the events and particularly the fact that it is a story the bits and pieces of which the readers have to reconstruct in their own minds, knowing always more than the characters.

It's rare that a comic book leaves me thinking for a long time, this certainly does, and I think the script is one of the most sophisticated I've come across. Every time I re-read the album, it feels like watching a very clever film which has been edited to perfection.

Regards, Rosabel

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Re: Missié Vandisandi

Petite précision sur une erreur d'impression.

La case b1 de la planche 27 apparait ainsi dans l'album :

http://www.hermannhuppen.be/fichiers/Image/vandisandi1.jpg

Il faut toutefois lire ceci :

http://www.hermannhuppen.be/fichiers/Image/vandisandi2.jpg

Le "toc ! toc" fut omis lors de l'impression (ouh, les vilaines éditions Dupuis), ce qui nuit fortement (hum) à la compréhension du récit. L'auteur (de l'erreur, non point, mais de l'album) ayant exprimé le désir qu'elle soit portée au vu et au su de tous, il ne vous sera plus possible de vous protéger derrière le bouclier de l'ignorance. Non, désormais, vous ne pourrez plus dire : "je ne le savais pas !" wink

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Re: Missié Vandisandi

Ahhh...D'accord, c'est pour celà que je n'avais rien compris à l'intrigue ...;)
Nahhh...je rigole..."Missie Vandesandi" est un de mes préférés ...

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Re: Missié Vandisandi

Ça fait un peu "le jeu des sept différences".*














* Non, ne cherchez pas les six autres, elles n'existent pas. tongue

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Re: Missié Vandisandi

Mais comment ces deux petites onomatopées ont-elles pu "disparaître" à l'impression ?

:schtroumpfperplexe:

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Re: Missié Vandisandi

Les textes sont scannés séparément de la planche puis replacés ensuite à l'impression (sous forme de calque). Il y a sans doute eu un oubli lors d'une étape de la production. Assez incompréhensible mais je n'ai pas d'autre explication.

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Re: Missié Vandisandi

Ça dépasse peut-être tes compétences, mais : comment fait-on pour "scanner les textes séparément" du dessin ? 8-°

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Re: Missié Vandisandi

En fait, la planche est scannée en haute définition (min. 1200 dpi). Les textes sont prélevés de la planche (merci Photoshop) et conservés sur des calques qui seront traduits pour les éditions étrangères puis replacés au moment l'impression. En gros, c'est comme ça que ça se passe.

Pour une réponse plus détaillée, je peux mener ma petite enquête, si tu y tiens.

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Re: Missié Vandisandi

Je me pose la question surtout pour les lettrages sur fonds colorés (comme le désormais célèbre Toc ! toc ! disparu...
C'est pour ça aussi qu'auparavant, les lettrages étaient livrés à part des planches, j'imagine...

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Re: Missié Vandisandi

N'oublie pas que les couleurs étaient appliquées par après (sur bleu ou sur gris).

Aujourd'hui, avec Photoshop, ce type de prélèvement ne pose plus aucun problème. Et beaucoup de dessinateurs n'appliquent les bulles de texte qu'une fois la planche scannée.

Enfin, pour info, mon père n'a jamais lettré son texte séparément.

12 (modifié par xav kord 03-03-2010 20:39:45)

Re: Missié Vandisandi

Yves H a écrit:

N'oublie pas que les couleurs étaient appliquées par après (sur bleu ou sur gris).

C'est vrai que M. Vandisandi n'est pas en couleurs directes !


Yves H a écrit:

Enfin, pour info, mon père n'a jamais lettré son texte séparément.

Ca, tu nous l'avais déjà expliqué et cela m'avait déjà étonné : comment on séparait le texte du dessin en 1980 ?

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Re: Missié Vandisandi

xav kord a écrit:

Ca, tu nous l'avais déjà expliqué et cela m'avait déjà étonné : comment on séparait le texte du dessin en 1980 ?

En découpant la planche avec de gros ciseaux ! big_smile

Sans blague, j'imagine qu'il existait déjà des techniques de photogravure permettant d'isoler certains éléments. Photoshop n'a fait que intégrer ces techniques au langage informatique.

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Re: Missié Vandisandi

Alors, voilà, celui là, je ne l'avais pas !
J'ai passé un bon moment de lecture, mais il faut que j'y retourne parce qu'une ce n'est pas suffisant pour tout saisir...