Red Dust

Red Dust débute dans la veine des scénarios de cette époque. Dès les premières cases, Greg plante le décor et, surtout, parvient en quelques petites touches à situer psychologiquement son personnage. C’est un héros solitaire, taciturne et sûr de lui. C’est un dur à cuire, une tête brûlée, dont on comprend qu’il a du vécu et n’a rien d’un enfant de choeur mais cependant, exigence requise pour les publications pour la jeunesse de l’époque, il a de la morale et de l’éthique. Lorsqu’il attend la diligence qui le conduira au Ranch du Triple-Six, on ignore encore tout de lui et de son passé qui sera peu à peu dévoilé dans des mini-aventures parues dans Tintin Sélection et rééditées dans l’album « Le prisonnier. » On ressent cependant un drame permanent, une indépendance dans son personnage. Il se sent à l’aise là où la justice n’a pas encore établi ses quartiers mais pourtant est prompt à la rendre ; en cela, il reste un justicier bien dans la veine des héros BD traditionnels. Pour preuve, il n’a pas d’état d’âme pour supprimer le « nettoyeur » qui voyage dans la diligence.

Greg aime dramatiser, il aime mettre de l’action sans toutefois se perdre dans le caractère des personnages. Red Dust ne se fera toutefois pas juger pour avoir exécuté le tueur ; non seulement, il élimine un personnage dangereux mais le fait en état de légitime défense. On peut dès lors supposer qu’il a déjà du sang sur les mains car il tue avec facilité ; mais pour autant, la morale est sauve car son acte est justifié par les circonstances. Ce qui ne sera pas toujours le cas, comme le montrera l’exécution de Dobbs.

La raison qui a certainement poussé Red Dust à se mettre au service de Comanche et de son Ranch, c’est l’argent. En cela, il préfigure les personnages de Jeremiah et Kurdy. Les temps sont durs et il faut survivre comme on peut dans un monde en construction (ou en déliquescence totale dans Jeremiah). Mais petit à petit, on découvre qu’il éprouve des sentiments pour Comanche. Seulement, cet amour est impossible : d’une part, Comanche ne peut se laisser embarquer dans une telle aventure car elle y aurait tout à perdre (Red Dust reste son employé) et d’autre part, il est rendu impossible aussi par l’autocensure des auteurs. Le journal Tintin de l’époque ne l’aurait pas toléré.

Et puis, Red Dust est un loup solitaire qui ne peut se fixer dans le cadre restreint et cossu d’une vie de famille. Cela signifierait la fin de ses aventures. Pour exemple, lorsqu’il sortira du bagne, il découvrira avec dégoût que la ville qu’il a connue a des allures de ville moderne. Cela lui donnera l’impression d’étouffer et il n’aura qu’une envie : s’enfuir. Pourtant, ses sentiments pour Comanche lui commanderont de rester à ses côtés. Cette tension intérieure reflète en quelque sorte toute la dichotomie de la psychologie du personnage de Red Dust, pris entre le désir pour Comanche et ses envies de grands espaces, entre sa faim d’aventures sauvages et violentes et sa soif de justice et d’équité.

Comanche

Comanche est une jeune femme toute dévouée à la prospérité de son ranch. Elle vit dans un monde d’hommes et sait en déchiffrer les règles. En gardant ses distances avec son personnel – qui au début de la série se limite au vieux Ten Gallons – elle réussit à imposer le respect. Car elle sait également se servir d’une arme, compétence requise dans ce monde en formation ; ses hommes connaissent aussi sa valeur en tant que patronne et ne remettent jamais ses compétences ou sa position en cause. Son autorité, si elle n’est pas naturelle, ne se dément jamais. Et personne ne s’autoriserait à la contester, pas même Red Dust. Qui dira d’elle : « Eh bien ! C’est un homme, la patronne ! »

Comanche voit en Red Dust avant tout un cow-boy travailleur et compétent ; elle en fait tout naturellement son bras droit. Habile à dresser des chevaux récalcitrants, il est solide et rassurant. Mais avec le temps elle constate que leur relation, pour platonique qu’elle soit, se heurte un problème de classe sociale. De plus, après le séjour en prison de Red Dust, Comanche a vraiment changé. Elle s’est embourgeoisée, a modernisé son ranch, mange avec les contremaîtres, s’habille avec des robes et lit les magazines de mode. Tout cela laisse supposer que ses affaires sont florissantes et qu’elle ne pourra plus se contenter d’un aventurier volage et instable. Sans doute a-t-elle encore quelque sentiment pour lui mais ce n’est plus que de l’amitié et elle lui conserve encore toute sa reconnaissante pour le travail accompli car elle sait ce qu’elle lui doit. Compte tenu de son ascension sociale, elle se rend à l’évidence que Red Dust est et restera un homme de terrain : tant elle que lui réalisent qu’un fossé existera toujours entre eux.

Cet amour impossible illustre aussi le parti pris par Greg qui n’abordait jamais le côté sentimental, considérant qu’il entravait l’aventure. Plutôt que de s’installer dans le Montana, il retournera au Wyoming pour sauver Comanche : « Comanche qui m’avait déçu 10 fois et pour qui je traverserais la terre… Bah ! … » (Les Sheriffs). Même si cette relation sert uniquement à déclencher des aventures, elle prend parfois des allures pathétiques.

Ten Gallons

Le vieux fidèle. On sait peu de choses sur lui. Seulement qu’il semble avoir toujours connu Comanche. Elle le dit elle-même : « Je t’ai connu toute petite. » Il est donc un peu un second père pour elle, même si elle ne semble pas le voir comme tel. Dans ce monde brutal, il ne faut pas montrer ses faiblesses. Ten Gallons le sait. Pourtant, à l’arrivée de Red Dust, il sent qu’il a fait son temps et reprend ses affaires pour laisser la place au nouveau venu. Mais c’est ce dernier qui va lui rendre confiance et l’inviter à « rempiler » au Triple-Six. Le duo initial devient trio et, grâce à l’arrivée de Red Dust, le vieil homme retrouve une deuxième jeunesse.

Il est également celui qui apporte une petite touche d’humour à l’atmosphère très sérieuse et tendue de la série. Un peu comme Jim McClure dans Blueberry.

Toby-Face-Sombre et Clem-Cheveux-Fous

Les deux cow-boys qui amènent les bêtes décharnées au ranch sont les deux seules recrues officielles du ranch que Greg prend le temps de présenter. Le premier, dans un journal Tintin toujours très pédagogique, est l’argument antiraciste par excellence. Celui par lequel nos chères têtes blondes, aussi blondes que celle de son jeune comparse Clem (tiens, tiens), vont être amenées à accepter la différence. Car Toby, l’Afro-américain, est un homme intègre, travailleur et fidèle une fois sa parole donnée. Il est aussi plus posé, plus âgé aussi, que Clem. Ce dernier est fougueux comme peut l’être un gamin épris de grands espaces. Prompt à se lancer dans la bagarre sans réfléchir, il forme un duo complémentaire et précieux pour Comanche avec son compère Toby. Ni l’un ni l’autre ne trahiront jamais sa confiance. Ce qui leur vaudra une promotion au rang de contremaître.

Avec leur arrivée, le ranch compte désormais cinq têtes.

Tache de Lune

Troisième fils du chef Cheyenne Trois-Bâtons, c’est sa flèche qui a tué son père et enterré les prétentions territoriales de sa tribu. Il vient lui-même s’offrir au Triple-Six. Loyal par devoir, il reste un Indien de sang et ne l’oubliera jamais. Fier et intraitable, il représente l’Indien absolu dans l’inconscient occidental, celui que rien ne peut compromettre ni dévoyer de la voie qu’il s’est choisie. Celui aussi qui porte les stigmates de notre propre sentiment de culpabilité à leur égard. Dans « Furie Rebelle », un de ses deux frères s’attaquera aux colons blancs, ce qui l’obligera à faire le choix entre son peuple et Comanche à qui il a juré fidélité.

Le Triple-Six compte désormais six têtes. Les autres cow-boys et contremaîtres qui complèteront l’effectif du ranch ne feront que de la figuration. Avec ces six personnages, le Triple-Six possède ses figures de proue qui ne lui feront jamais défaut. Ou presque.

Les autres personnages qui apparaissent dans la série sont essentiellement des bandits comme les frères Dobbs ou Shotgun Marlowe. Ou des seconds rôles récurrents comme la Comtesse, l’opulente et courageuse tenancière du saloon, Pharaon Colorado, orpailleur à ses heures creuses et outre à whisky le reste du temps, Sid Bullock, le cocher bourru qui apparait dès la première case du premier album et conduit Dust à Greenstone Falls, Bombardier Cavendish, le colosse bagarreur au grand coeur, etc.

Sans oublier le Palomino, le cheval de Dust, celui qu’il a dompté au début de la série et qui sera son seul et unique cheval. Son unique compagnon, sans doute. Celui qui lui redonnera goût à la vie après son retour du bagne.
         

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