
La série policière du départ devient donc vite une série d’aventures au sens large du terme. Sorte de croisement entre un James Bond qui voyagerait sur un bateau, pour son côté glamour et toujours propre sur lui, et un Tintin réaliste, pour son côté boy-scout aux prises avec un monde moderne délétère et ce, aux quatre coins du monde.
Si les conflits qui le happent sont toujours le résultat des turpitudes humaines, les principaux dangers que Bernard Prince doit affronter sont en revanche bien naturels. C’est donc l’affrontement direct entre l’homme et les catastrophes naturelles qui ont fait le succès et l’originalité de cette série à part dans la BD européenne. Il est donc... naturel de présenter la série sous cet angle qui lui est propre. Voici Bernard Prince ou...
La nature déchaînée
Dans Bernard Prince, la nature est prépondérante à tel point qu’on pourrait la considérer comme un personnage à part entière. Une excellente manière d’entrer dans l’univers de cette série d’aventure au premier degré. Quoique…
Hermann a souvent demandé à Greg certaines interventions des forces naturelles, en particulier des forces destructrices qui échappent au contrôle de l’homme. On réalise ainsi que les œuvres de l’être humain sont fragiles et à la merci des caprices de la nature. Certains lieux du globe, prouvent que la nature y est encore vierge, car la vie humaine y est quasiment impossible. On le comprend avec des zones de forêt vierges inhabitables, infestées de moustiques (La frontière de l’enfer, Guérilla pour un fantôme), des étendues gigantesques de désert balayées par des vents de sable (L’oasis en flamme) ou des étendues envahies par le froid et recouvertes à pertes de vues de glaces (Le port des fous).
La fournaise des damnés est un album en tous points splendide. Outre l’affrontement avec un ours (ce qui permet à Bernard Prince de sauver Boule de Poil), il décrit avec exactitude et moult détails un incendie gigantesque et dévastateur. Les flammes démesurées nous plongent dans un véritable brasier qui a tout de l’enfer. L’odeur du brûlé et des cendres est omniprésente. Hermann dépeint avec une telle majesté ce cataclysme que l’on ressent la chaleur intenable dégagée par l’incendie en tournant simplement les pages de l’album. En contrepoint ironique, c’est une mer en furie que Barney Jordan, à la barre du Cormoran, doit dompter en slalomant entre les récifs aiguisés pour apporter l’aide aux habitants sinistrés. L’eau et le feu réuni en un album !
Un volcan en éruption est mis en scène dans Le souffle de Moloch. Il se met à fumer, annonçant son éruption prochaine. Quand celle-ci survient, elle est grandiose : c’est dans des éclats rougissant que le volcan en colère projette sa lave dans les airs. Elle se déverse ensuite lentement sur les flancs du volcan en dévastant tout sur son passage. La langue rougeâtre englouti inexorablement le village. Hermann se faisant son plus talentueux interprète, la nature nous décline ici une énième version de la fin du monde. Cette fois, ce n’est pas de la mer mais des airs que viendra la délivrance. Dans cet album, l’animal de service ici se trouve être un tigre affolé et rendu imprévisible par le séisme.
La loi de l’ouragan, nous présente une murène gigantesque qui empêche une pêcherie de perle d’exploiter les eaux limpides de ce paradis terrestre. Un ouragan furieux est annoncé. Le vent se lève et se transforme en une tempête incontrôlable. Les eaux forment de gigantesques vagues qui viennent s’éclater contre l’île. Puis dans un bruit inouï, l’ouragan s’abat sur l’île avec une fureur sauvage et démesurée. Il sème la panique et la destruction, ravageant tout sur son passage. Une fois l’ouragan éloigné, l’île prend des allures post-atomiques. Les arbres sont arrachés, tout est à reconstruire. Le paradis s’est transformé en enfer.
Le port des fous se déroule dans le Nord du Canada. La neige et le froid sont omniprésents. Le bateau est immobilisé par la glace. Le froid semble ralentir toute vie qui soit. Attiré par la drogue qui est cachée dans le bateau, nombreuses sont les personnes qui s’approchent du cargo. Cette contrée, normalement déserte, devient soudain très animée. Afin de survivre, les loups dévorent la dépouille d’un des marins. L’aventure évolue dans la crasse et la saleté. Outre des loups, on voit également des rats. On imagine respirer une odeur putride. Le feu acquiert une importance vitale : le policier et le malfrat se réuniront autour du même feu afin de survivre. Tous s’allieront afin de faire fonctionner le bateau.
Guérilla pour un fantôme débute par l’explosion saisissante d’un bateau de plaisance. Par chance, le président sort indemne de cet attentat. Il entend à la radio que le général Mendoza a pris la direction du pays ; il est victime d’un coup d’état. Afin de ne pas se faire repérer par les soldats de Mendoza qui viennent faire un bilan sur le lieu du drame. Le président, ses hommes, Bernard Prince et ses amis s’échappent à travers la jungle dense et humide. Ils se retrouvent dans des marécages putrides. Cette fois, à l’exception d’un jaguar, la principale flèche décochée par la nature a forme humaine : ce sont les indiens Quebracheros.
Pour une aide humanitaire, Barney doit convoyer, dans L’oasis en flamme, des médicaments à travers le désert. Arrivé à une oasis, il tombe dans un guet-apens tendu par Rahad Sadji, car celui-ci sait que les caisses contiennent aussi des stupéfiants. Séquestré, Barney veux s’échapper. Il met le feu à la réserve d’essence créant ainsi un incendie impressionnant. Bernard Prince et Djinn viennent à sa rescousse. Poursuivis, ils tentent de s’échapper à travers le désert, mais une tempête de sable se lève. Etouffante, la tempête fait tournoyer le sable. Le vent siffle de manière oppressante et ininterrompue. Puis, le calme revient... Pas de scorpions ni de serpents pour pourir la vie de nos héros mais les blindés de l’armée, sorte de gros scarabées préhistoriques, font de parfaites doublures !
Aventure à Manhattan ne nous fait pas évoluer dans une forêt vierge, mais dans la jungle urbaine. La nature a été dominée par la mégalomanie de l’homme, et l’île à été recouverte par des gratte-ciels impressionnants et gigantesques. Le béton est omniprésent, il a colonisé toute l’île. Les dimensions des bâtiments sont démesurées.
Dans La frontière de l’enfer, le général Satan tend un piège démoniaque à Bernard Prince et Barney. Corrompue, la police de Lao-Todang, les accuse d’un meurtre. Ils sont conduits au pénitencier de Suang Bay, qui a la réputation d’être le bagne le plus inhumain du monde. Le directeur de ce bagne est un pervers doté d’un sadisme incroyable. Ils parviennent à s’évader, ce qui d’ailleurs était prévu, et ils courent droit à leur perte. Ils s’élancent dans une jungle marécageuse d’où émane des odeurs pestilentielles. La lumière y est filtrée. Les marécages sont peuplés de crocodiles et envahis de myriades de moustiques qui dévorent ou rendent fous tout ceux qui osent s’approcher.
Dans La flamme verte du Conquistador, Tuxedo, le pillard local, va amener Bernard Prince et ses amis dans un piège machiavélique. Il les oblige à rester au milieu du « disque des aveugles ». A la levée de la brume, la lumière est réfléchie par les cristaux que contient le sable, ainsi la chaleur devient intenable. La lumière est réverbérée et ils risquent de devenir aveugles, assoiffés et fous. Sadiquement, les hommes de Tuxedo empêchent Barney de partir, car ils veulent les voir agoniser à petit feu. L’exécution prend des allures de jeu macabre.
Moukh, le redoutable maître de La forteresse des brumes, exige le paiment d’une rançon. Koubakh, facétieux et providentiel guide, va conduire Bernard Prince et Banrey Jordan jusqu’à lui car il connaît la montagne comme sa poche. Il les fait traverser un vertigineux pont suspendu puis les emmène au coeur de la montagne, dans de spectaculaires grottes peuplées des terribles Kha-ayawas. Celles-ci sont "dangereuses et cruelles comme des nuées de piranhas volants." Leur périple fprendra fin dans la forteresse nimbées de brumes où une surprise de taille les attend.
le vol de son bateau. Cette demoiselle correspond tout à fait à la femme objet.
Hermann n’est quasiment jamais intervenu dans les scénarios de Bernard Prince, il émettait juste quelques vœux ou désirs çà et là, telle l’idée de la nature destructrice. Il lui arrivait toutefois d’exprimer son désaccord quant aux réflexions lapidaires et grinçantes de Greg. Dominant sa timidité, il glissait discrètement l’une ou l’autre suggestion à Greg qui changeait le texte. La drôlerie de Greg s’exprimait il est vrai essentiellement dans les dialogues. Par exemple, dans Les Pirates de Lokanga (Général Satan), la remarque de Bernard Prince sur l’art africain est persifleuse (ilustration ci-contre). Geg ne cessera d’ailleurs de truffer ses dialogues de petites phrases assassines.
Dans l’album suivant et pour la première fois, Hermann proposa une idée de gag absurde : dans Tonnerre sur Coronado, à la planche 10, on voit Barney ramasser son coussin. Greg fait échapper Jordan de la propriété de Bronzen dans son pyjama et avec son oreiller. Hermann lui suggère de le lui faire garder jusqu’à la fin de l’aventure. Ce qu’il fait. Hermann a imaginé de lui faire trimbaler cet oreiller tout au long de l’aventure, tel un type qui, sortant de chez lui le matin, se rendrait à son boulot en gardant sa poubelle à la main !
En 2010, alors que personne ne l’y attendait plus, Hermann revient avec un nouveau Bernard Prince, Menace sur le fleuve, dont son fils Yves H. signe le scénario. Respectant l’esprit imprimé par Greg à la série dans les années 1970, ce nouvel opus débute par une image du Cormoran amarré au quai d’un port fluvial quelque part en Amérique latine. Précisément un des décors préférés de Greg. Car cet album, s’il développe une intrigue originale, se présente comme une oeuvre synthétique de la série et conçue comme un hommage à Greg. En outre, on y retrouve des personnages bien connus des lecteurs, quelque peu oubliés par les albums plus récents.